Odessa-Kiev
Potemkin, Eisenstein ©wikipedia
> J’étais un petit garçon menteur. Cela venait de mes lectures. Mon imagination était toujours surexcitée. Je lisais pendant les cours, aux récréations, le long du chemin en rentrant à la maison, je lisais la nuit, sous la table, caché par la nappe qui pendait jusqu’à terre. Quand j’étais plongé dans un livre, je laissais passer sans y prendre garde toutes les affaires importantes de ce monde, comme de faire l’école buissonnière pour courir au port, d’apprendre à jouer au billard dans les cafés de la rue Grecque, ou de nager à Langeron.
— Isaac Babel, Contes d'Odessa
Après le cyclone, le reste du voyage avait été d’un ennui mortel. Un passage par le canal de Suez, monotone et chaud, avec vue sur la côte Est, vitrifiée depuis le Grand Accident. Un arrêt plutôt sympa en mer Égée, dans l’île de Nikia, tenue par des camarades du Яézo où le Solar Impulse put débarquer les quelques européens rescapés qu’ils avaient sauvé d’un naufrage - ils avaient tenté, comme tant d’autres, de trouver fortune en Afrique en traversant la Méditerranée sur une minable barque qui faisait eau. Un p’tit coup de détroit des Dardanelles et la navire s’était retrouvé en mer Noire. Après une brève escale à Varna, ils étaient enfin arrivés en Union bolchévique.
Le port franc d’Odessa regorgeait d’une foule bigarrée. Le Solar Impulse , rescapé du cyclone, était maintenant guidé par un bateau-pilote. Il se fraya péniblement un chemin au milieu des voiliers de transport et de quelques gros yachts obscènes appartenant sans doute à des dignitaires bolchéviques. De minuscules embarcations, la plupart de simples barques à rames, cherchaient à se rapprocher pour vendre toutes sortes de biens et services: bouffe, alcool, dope, sexe, tout était à disposition, pourvu qu’on ait quelques roubles. Du haut de la guérite du Solar Impulse , on avait une vue magnifique sur les escaliers restaurés et l’horrible statue de gigantesque poussette qui avait été édifiée dans la première moitié du siècle, censée commémorer le grand film d’Eisenstein. Shlom était convaincu que ce dernier aurait surtout été horrifié par cet étalage de mauvais goût.
Après avoir salué et remercié ses camarades marins, Shlom prit la passerelle et se retrouva à terre, son sac de marin sur l’épaule.
La «Marseille d’Ukraine» n’usurpait pas son nom.
Partout, du mouvement, des gens de toutes origines, de toutes les couleurs. Par chance, on n’était pas en hiver - qui peut être d’une rigueur crasse dans cette ville dont on a surtout une image méridionale. Il faisait chaud, beau, et toutes les odeurs et couleurs du monde se mélangeaient, ravissant les narines du sensuel Shlom qui, n’ayant jamais posé ses orteils sur ce port, s’y sentait à l’aise comme à la maison. Il se frotta les pognes, balança une gentille baffe à un gamin qui venait d’essayer de le pickpocketer, le saisit par une oreille et lui dit:
– Gamin, trois roubles pour toi si tu me trouves un troquet sympa pour y déguster une bonne bière, avec une vodka glacée. Et un de plus s’il y a un peu de ganja.
L’enfant, prénommé Micha, se marra et mena Shlom dans de petites ruelles jouxtant le port, lui évitant les contrôles policiers et douaniers, ce qui n’était pas une mince affaire car, un peu comme partout en Russie, les uniformes étaient omniprésents. La richesse de la Russie empêchait d’ailleurs toute corruption de fonctionnaire, ces derniers occupant les postes les plus enviés de la planète, et les quelques roubles placés par Shlom dans la poche du gavroche furent bien mérités puisqu’ils arrivèrent à destination sans contrôle.
Il se retrouvèrent finalement dans une gargote improbable, aménagée dans une sorte de grotte naturelle, suintante d’humidité.
Le gamin parla à un autre ado qui s’approcha.
– Siberian Delight XX? Buriatski elektroshok?
Shlom embraya immédiatement en russe.
– Je ne connais pas la Buriatski elektroshok. C’est bon? Tu me fais goûter?
– Bien sûr, camarade de défonce! Voici.
Le gamin sortit un minuscule pétard et le passa à Shlom.
– Tu me prends pour un gamin? C’est quoi ce truc?
– Attend. Je te l’allume.
Shlom tendit le cou et tira une grosse bouffée. Aussitôt, un flash de chaleur rouge le saisit.
– Ok ok… je retire ce que j’ai dit. Je t’en prend une enveloppe.
– Cinquante roubles.
– Un rouble.
– Mais enfin, camarade, cette herbe, elle est magique, ce n’est pas la daube habituelle qu’on va te vendre ailleurs, moi c’est de la qualité familiale, mon cousin la fait pousser dans sa cave, à partir de souches en provenance directe de Yakoutie orientale, et…
– Ok ok. Trois roubles.
Se retournant vers le premier gamin qui avait servi de guide à Shlom, le dealer le toisa en lui demandant pourquoi il lui avait amené un rigolo pareil, que son honneur était bafoué, que si c’était comme ça il allait s’en aller.
– C’est moi qui vais m’en aller si tu n’acceptes pas ma dernière offre. Cinq roubles, à prendre ou à laisser.
Et joignant le geste à la parole, Shlom se leva et repassa son sac sur son épaule, faisant mine de partir.
– Non non, camarade fumeur, bien sûr, j’y perds à ce prix, mais si Micha te recommande, moi je ne veux que ton plaisir. Donne les cinq roubles, donne.
Le deal se passa rapidement, l’échange du billet et de l’enveloppe se fit discrètement. Shlom reprit néanmoins le billet.
– Une seconde.
Il déchira un coin de l’enveloppe. Qui contenait du foin. Il saisit le dealer par ses deux oreilles et le souleva du sol.
– Alors on se croit malin?
Battant des pieds dans le vide, le second gavroche couina:
– Aïe aïe aïe par ma babouchka lâche-moi cette oreille… Désolé, je t’ai pris pour un touriste moscovite. Je vais te donner une vraie enveloppe, et bien fournie.
Shlom le posa et le dealer sortit une autre enveloppe. Shlom vérifia son contenu, cette fois-ci il n’avait pas été trompé sur la marchandise.
– Ok ok. Allez, on fête ça. Asseyez-vous. Micha, va nous commander une tournée.
Micha revint rapidement avec trois Masse, trois petits shots et une carafe de 500 grammes1) d’un liquide transparent.
– Qu’est-ce que tu nous a pris?
– La bière, c’est de la Baltika, la seule industrielle correcte dans ce fichu pays. La vodka, évidemment de la Sibirskaya . Cinquante degrés.
– Moi je préfère la Пятизвёздная, dit le second gavroche.
– Cette horreur au miel! How dare you!
Les trois compères continuèrent leur causerie, entrecoupant lampées et pétards, dans une ambiance bon enfant. D’après les deux gamins Russes, les nouvelles n’étaient pas très bonnes. Le culte du grand Vladi n’avait pas reculé d’un iota, leurs compatriotes se révélant parfaitement crédules en une propagande éhontée. On n’avait aucune nouvelle fiable, même si une rumeur faisait état d’un gros problème récemment survenu dans le grand nord.
Il faut dire que depuis que la Russie avait supplanté les États-Unis dans la domination de la planète Terre, les autorités du Kremlin avaient beau jeu de dire que leur pays était le plus puissant du monde, puisque c’était tout simplement… la réalité. Assise sur son tas de ressources énergétiques de l’océan Arctique, taxant les passages maritimes au prix fort, la Russie avait de belles années devant elle et était effectivement devenue la troisième Rome.
– Alors vous devez être ravis d’être riches et puissants?
– Mais non, tu n’as rien compris: la Russie est une oligarchie bolchévique - “bolche” signifie “moins” en russe, quelques-uns sont richissimes, la majorité de la population ne vit que de miettes. Et encore, nous on ne s’en sort pas trop mal, on vit en ville et on trafique, va voir dans les campagnes, c’est la misère noire.
– Comment est la route pour Kiev?
Les gamins se regardèrent l’air ahuri et s’esclaffèrent.
– La route!
– Quel imbécile… la route!!!
– Qu’est-ce que j’ai dit de si ridicule?
– Il n’y a plus de route entre Odessa et Kiev depuis belle lurette. La seule solution est de prendre un bac, qui va te permettre de remonter le Dniepr. Auparavant, achète-toi une moustiquaire. En été, ça grignote sévère sur le fleuve, et les sossos2) sont souvent porteurs de pas mal de parasites: palu, dengue, chikungunya ou zika, c’est à choix.
Ils se levèrent, un peu titubants mais de bonne humeur, et les deux jeunes accompagnèrent Shlom à l’embarcadère fluvial, où ils l’aidèrent à marchander un prix correct pour le bac. Shlom salua les gamins et sauta dans le bac, qui s’éloigna lentement de son ponton d’amarrage.