Scorbut
©wikipedia, Special operations forces of the Russian Federation
> Le scorbut (prononciation skɔʁbyt en France, skɔʁby au Québec) est une maladie due à une carence en vitamine C qui se traduit chez l’être humain, dans sa forme grave, par un déchaussement des dents et la purulence des gencives, des hémor-ragies, puis la mort.
— Wikipédia, Cartouche de l'article sur le scorbut
Je vois que tu es intéressé par mes nœuds. Je vais te raconter une histoire vraie, ce qui est assez incroyable au demeurant, pour une histoire de marin.
C’était l’hiver 20xx, j’étais lieutenant en second à bord du Karaboudjan, un vieux paquebot du Libéria battant pavillon panaméen. Rouillé, pourri, il menaçait à tout instant de sombrer corps et âme. La société anonyme qui en était propriétaire, basée aux Îles Caïmans, avait décidé de finir de le rentabiliser en empruntant la route arctique pour effectuer un transport entre Shangaï et Oslo, ce qui était assez absurde: c’était censé rapporter quelques roubles de plus – ou en coûter un peu moins, c’est selon. Ce qui est sûr, c’est qu’au vu de l’état de l’épave, c’était une très mauvaise idée de lui faire affronter les rigueurs de l’océan Arctique.
L’ambiance à bord était déplorable: une dope de mauvaise qualité et des pannes fréquentes du réseau combicom mettait à vif les nerfs de tous les marins, et de nombreuses rixes éclataient, se terminant souvent mal, au mieux avec les poings, parfois au schlass. Nous parlions entre marins notre sabir, un mélange de russe et d’anglais et nous nous comprenions à grand peine. Depuis quelques semaines, à dire vrai, nous ne nous parlions tout simplement plus.
Tu me diras, dans ce milieu de marins taiseux, cela ne changeait rien… Mais c’était quand même inhabituel.
Le bateau, de son côté, ne cessait de tomber en panne, les mécanos tchétchènes faisaient de leur mieux pour faire repartir les moteurs électriques et rafistoler les dynamos, rien n’y faisait. Au bout d’un moment, nous avons navigué exclusivement à la voile, et dans ces régions en cette saison, les vents étaient particulièrement capricieux, passant d’un calme plat et désolant à des orages arctiques glacés. Même pour des hommes comme nous, c’était dur.
Enfin, le capitaine. Un vieil Australien qui avait baroudé de par le monde, plus que nous tous, et qui devait bien descendre ses deux bouteilles de bourbon par jour. Il était toujours affublé de son ombre, un Indonésien particulièrement sinistre, avec qui il parlait un dialecte de ce pays aux mille îles, que personne à bord ne comprenait, à part eux. Je peux te le dire, sur le Karaboudjan il n’y avait que de solides gaillards qui en avaient vu d’autres, mais ce couple avait quelque chose de diabolique qui nous effrayait tous.
Ainsi, le bateau avançait cahin-caha, gémissant dans le calme ou la tourmente, dans un silence et une angoisse grandissants.
Ce matin-là, il faisait très beau et très clair. Je m’étais levé tôt pour ma pratique quotidienne du tai-ji et. alors que je faisait la grue1), je vis l’Indonésien très excité dans le poste de commandement, en train de parler au capitaine tout en lui désignant quelque chose. Je regardais et le regrettais aussitôt.
Au loin, à plusieurs miles nautiques, on voyait une sorte de gigantesque barre grise qui se déplaçait vers nous. On aurait dit un énorme immeuble d’une infinie largeur.
Une vague scélérate s’approchait de nous inexorablement, en pleine mer de Kara, ne nous laissant aucune chance d’en réchapper, au milieu des eaux glacées de l’océan Arctique.
Je me hâtai vers le poste de commandement et m’adressai à l’Indonésien.
– Il faut lancer l’alarme… Pourquoi le capitaine n’a-t-il rien vu?
– Il est aveugle. C’est pour cela que je suis toujours avec lui. Je peux bien vous confier son secret, vu ce qui nous attend. Aussi, pourquoi donner l’alarme?
– Sauver l’équipage, mettre à la mer les canots de sauvetage… Je ne sais pas moi, ce que l’on fait en cas de naufrage prévisible.
– Inutile. Les canots sont fake. Le commandant les a perdus au backgammon à Port-Louis contre un Grec retors, on les a échangés contre des leurres pour tromper l’équipage. On est foutus. Autant laisser dormir les hommes, ils auront au moins le répit de leurs rêves, ou de leurs cauchemars, celui qui nous attend tous est de toute manière nettement plus lugubre.
Je restais sans mot. Que dire.
Puis, dans un réflexe de survie, je tentais d’activer la sirène. En panne. Je me mis alors à courir, parcourant le navire et recensant les annexes. L’Indonésien n’avait pas menti. Aucune n’était apte à la navigation. En désespoir de cause, je me ruais vers la cargaison et en examinai le contenu.
Il s’agissait de bois tropicaux de mauvaise qualité, destinés au marché chinois de la construction. Dans un coin, je remarquais une caisse abîmée qui semblait provenir du transport de l’aller. Ce fret oublié consistait en jouets chinois de piètres qualités destinés aux enfants des prolétaires brésiliens. Parmi ces jouets, la caisse contenait de petits bateaux gonflables recouverts de motifs particulièrement atroces. J’en choisis un. Une fois gonflé, je contemplais des Mickeys et des Minnies déformés qui semblaient me regarder d’un œil torve et concupiscent. Je dénichais encore une combinaison isotherme pourrie, mais relativement épaisse, que j’enfilais à grand-peine. Elle était un poil trop grande, mais c’était mieux que l’inverse. Je mis le canot à la mer. Avec un bout de planche, je m’éloignais frénétiquement du navire en perdition, toujours aussi silencieux et sinistre.
De la vigie, je vis le capitaine aveugle, hiératique, et son second, qui me regardait de son air ironique.
Le tsunami percuta alors le navire.
J’ignore si tu as vu ce très mauvais vieux film, Titanic, dans lequel le vaisseau coule interminablement. Le Karaboudjan a lui, coulé comme un caillou. La vague scélérate l’a renversé au point de le faire sancir et, une fois passée la vague, le bateau n’était plus là. Il faut dire aussi que j’étais peu concentré sur la contemplation du paysage, car je voyais surtout cette monstrueuse vague se précipiter sur moi. Étonnamment, sur mon frêle esquif, j’ai simplement été soulevé au sommet du monstre marin, qui s’est contenté de passer son chemin en m’ignorant. Lors de la redescente, j’ai eu l’impression de me retrouver dans des montagnes russes, et j’ai été précipité dans l’eau glacée. Heureusement, je m’étais accroché à la petite annexe ridicule par un filin, et j’ai pu y remonter, avec difficulté et maladresse, j’étais ridicule mais personne n’était là pour me regarder.
J’ai ensuite lentement dérivé vers le continent, alors qu’un brouillard blanc m’environnait. Luttant contre le sommeil qui, sous ces latitudes, signifie la mort, j’ai été finalement vaincu et me suis assoupi.
Je me sentis soudain secoué, pensant à un ange, ou plutôt à un démon, et en ouvrant les yeux j’eus confirmation : c’était bien un démon. Un vieillard ridé aux yeux asiatiques, qui me dévisageait d’un air curieux, comme s’il m’évaluait avant de me dévorer.
Je me suis alors dis que la capuche traditionnelle samoyède que portait le démon cadrait peu avec la chaleur de l’enfer. Et j’ai senti le froid ambiant. J’étais revenu des morts. Pour un court instant sans doute. Je sentis qu’on me déplaçait.
Je me réveillais dans une yourte, au chaud, me sentant mieux dans mes os transis, avec une folle envie de dévorer la vie. Le vieillard ridé s’était avéré être un brave chasseur inuit qui m’avait sauvé du gel, soigné, restauré et rétabli, et qui me raccompagna jusqu’au premier port arctique sur lequel je trouvais du porc à la broche et un transport pour Mourmansk et la civilisation.
Et voilà toute l’histoire du naufrage du Karaboudjan.