Zoologie arctique
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> Il se manifeste généralement par une phase prodromique non létale dans les minutes ou heures qui suivent l’irradiation. Elle dure quelques heures à quelques jours et se manifeste le plus souvent par les symptômes suivants: diarrhée, nausée, vomissements, anorexie (manque d’appétit), érythème (rougeurs de peau). S’ensuit une période de latence, dite Walking Ghost Phase, d’apparente guérison, d’autant plus courte que l’irradiation a été sévère; elle dure quelques heures à quelques semaines. Enfin survient la phase aiguë, potentiellement mortelle, qui se manifeste par un vaste spectre de symptômes possibles, dont les plus fréquents sont liés à des troubles hématopoïétiques (production des cellules sanguines), gastro-intestinaux, cutanés, respiratoires et cérébro-vasculaires.
— Wikipédia, Syndrome d'irradiation aiguë
Hamid avait survécu. Enfin, si on pouvait dire survivre. Sa peau était sujette à un érythème généralisé et il se félicitait d’être blackos car ça se voyait moins que s’il avait été un vulgaire caucasien. Et il se sentait comme un vieux tox héroïnomane, sujet à de constantes démangeaisons. Certaines zones de son corps - ses mains, son visage - commençaient à peler, comme s’il avait pris un coup de soleil. Et il vomissait abondamment. Il s’était pris une sacrée dose de rayons. En état de syndrome aigu d’irradiation, il n’en avait plus pour longtemps et il le savait. Mais il s’en foutait.
Après sa baignade prolongée, il avait rejoint la rive de la mer de Kara. Retrouvé la terre ferme, et marchait depuis un moment dans sa loufoque combinaison. C’était déjà ça.
Il avait repéré les tueurs à ses trousses. Ces salopards de collabos néo-bolchévistes, constituaient le fer de lance du plus terrible adversaire du Яézo. On ne comptait plus le nombre de camarades tombés sous leurs balles. Ils allaient toujours par deux et ne lâchaient jamais leur proie. Heureusement, il y en avait pas mal qui avait aussi fini sous les balles ou les lames du Яézo. Ces deux-là lui semblaient particulièrement peu doués et cela faisait un bon moment qu’ils n’avaient plus donné signe de vie. Il espérait les avoir semés, ce qui n’était pas une mince affaire sur ce terrain - on laissait facilement des traces sur la neige ou la glace. Il avait été très attentif à passer au maximum par l’eau, lorsque c’était possible. Elle était bien sûr glacée, mais Hamid avait l’habitude, et dans son état il n’était plus très inquiet à l’idée d’un simple refroidissement. Par contre, malgré sa combinaison, ses muscles étaient proches de la tétanie.
Il aurait préféré n’importe quoi à ces professionnels obstinés qui le coursaient avec l’énergie de leur commun désespoir.
Même un ours.
C’est à ce moment que Hamid perçut l’odeur fauve, suivie d’un sourd grognement.
Une femelle. Énorme. Affamée et agressive, elle était à moins de cinquante mètres. Et se rapprochait. Trop rapidement. Beaucoup trop rapidement.
L’ourse était sur lui. Elle s’arrêta toutefois à moins d’un mètre. Et se mit à regarder intensément le grand Tutsi maigrissime et balafré, qui n’était plus noir mais gris de peur. Elle avait un regard infiniment compréhensif et d’une grande douceur. Elle s’approcha d’Hamid et l’enlaça avec délicatesse. Ils entamèrent une sorte de danse lente qui n’était pas sans rappeler un tango. Hamid, qui avait totalement perdu l’initiative vu la force du fauve, qui le portait plus qu’elle ne dansait avec lui, parvint à attraper le puukko finlandais qu’il portait dans sa botte, héritée de l’équipement de feu Tomate. Tout en tenant doucement l’ourse de son bras gauche, il planta l’arme qu’il tenait dans sa main droite sous le cœur du fauve et la remonta en diagonale, passant entre les côtes et découpant son cœur et une artère coronaire. L’ourse se dégagea, et regarda d’un air surpris sa fourrure immaculée se teindre de rouge. Elle regarda alors tristement Hamid, l’air incrédule.
Elle se jeta sur lui, toute en douceur, toute maternelle, le renversa et l’écrasa.
Hamid s’évanouit sous le poids du fauve.
Rêva.
Son chat Spoutnik, qui le réveillait, lapant dans son verre d’eau. Puis un groupe de touristes parigots branchés, avec un guide qui avait russifié son nom afin de faire du lèche-botte à Vlady. Le guide pérorait, discourait pompeusement, expliquant que le nucléaire était la seule voie pour lutter contre le réchauffement climatique, les gaz à effets de serre, etc. Leur disant qu’ils devaient lui rendre visite au Futa Djalon, dans son éco-club, que c’était infiniment plus agréable que la Sibérie - en fait c’était un mensonge, comme tout ce qui sortait de la bouche de ce guide, ce camp n’était qu’une secte débile, sorte de club Med décati, dont le seul but réel était de soutirer un max de pognon à ses visiteurs, essentiellement de riches Zaïrois, avant que ces derniers ne se fassent achever par les moustiques à chik guinéens.
Puis derrière le groupe, une explosion: un flash atomique. Le bang, la lumière, le souffle.
Les corps désintégrés, instantanément transformés en squelettes.
Le champignon atomique s’élevant à des kilomètres.
Hamid se disait que ce n’était pas possible de voir cela sans mourir.
Un chat gigantesque - Spoutnik? - lapant la mer de Kara et la vidant.
Au fond de la mer, des sous-marins nucléaires rouillés, émergeant de ces épaves, des zombies de mariniers soviétiques, tendant leurs bras décharnés vers Hamid. Certains avalés goulûment par le chat géant.
Un rêve bizarre, pour le moins.
Passa un certain temps. Dont Hamid n’eut pas conscience, car il était inconscient.
Lorsque finalement, il revint à lui, Hamid était toujours sous l’ourse. Dans son agonie, elle avait un peu roulé sur le côté, aussi parvint-il à se faufiler en se contorsionnant et à se dégager du cadavre de l’animal.
Il se sentait mal, mais ce n’était pas dû à l’écrasement de l’animal. Il sentait que la douleur venait de l’intérieur. Moralement aussi, il était au plus mal. Il joignit ses mains et fit une prière polythéiste à l’animal qu’il avait tué, contre son gré.
– Ô ourse, ô grand ourse. Mère. Je regrette. Je suis désolé. Je suis misérable. Mais j’ai eu peur. Et je me repens de mon crime. Accepte ma repentance. Je vais d’ailleurs payer pour mon crime.
Il n’avait pas tort. Son dosimètre était devenu noir. Inerte et inutilisable. Il le jeta.
Hamid était gravement irradié: il vomissait régulièrement, se sentait faible et avait développé une brûlure particulièrement sévère. Elle partait de son talon gauche et remontait le long de sa jambe pour s’arrêter vers le milieu de son dos, suivant le canal lymphatique. Il toucha ses cheveux: ils venaient par poignées.
Il était perdu, tant sur le plan physiologique que géographique. Son compas, affolé par la radio-activité ne lui était plus d’aucune utilité. Il le jeta. Il ne lui restait sans doute plus que quelques heures à vivre.
Un épais brouillard s’était levé, l’entourant de son mystère. Il chuta.
Les heures allaient se transformer en minutes, voire en secondes.
Il se mit à penser à sa vie: l’horreur du génocide. La plus grande horreur, ensuite, lorsqu’il avait pensé que la vengeance allait soigner sa douleur. Mais c’était une erreur. La violence, même justifiée, même exercée sur des salauds, ne guérit pas les plaies. Elle mène inévitablement à devenir soi-même un salaud. Il avait quand même fini par bosser pour ces salauds d’espions militaires russes, dans un complot ignoble. Et il n’en était pas très fier. Il lui avait fallu du temps pour réaliser tout cela. Et pourtant tout était venu en une fois, en quelques secondes, en un flash, alors que le chaos s’installait au lac Nyos, et qu’il avait été frappé par la beauté du coup de foudre qui avait touché Shlom et Helena1). Et qu’il avait soudain retrouvé la sérénité. Rejoint le mouvement. Trouvé des amis. De l’amour, et de l’amitié. Mais tout cela était fini, bien fini. Il lui restait encore à faire la paix avec lui-même, s’il en trouvait le temps.
Dans la brume neigeuse, il râle, ferma les yeux et s’abandonna à son agonie.
Il se remit à rêver.